Regrets éternels
Tout était mieux avant !
Déjà en 1926, tout était mieux avant.
Clin d'oeil ?
En m’accueillant parmi vous, Messieurs, vous avez voulu justifier votre titre d’Académie des Sciences, Agriculture, Arts et Belles Lettres et vous avez daigné accepter la présence à vos côtés d’un représentant des sciences sous les traits d’un industriel.
Grâce vous soit rendue pour ce témoignage d’urbanité à l’égard d’une profession cause de biens des méfaits, cruelle parce qu’elle engendre des malheurs sociaux, et laide parce qu’elle n’a point de poésie.
Aussi bien l’industrie a été malfaisante pour toutes les bonnes choses qu’elle a apportées à la vie moderne. Que de paysages dégradés par ces hauts pylônes métalliques, grâce auxquels. il est vrai, il vous suffit, Mesdames, de tourner un commutateur pour avoir de la lumière.
Que de vallées pittoresques souillées par ces voies de chemin de fer où ce monstre merveilleux qu'est une locomotive vous fait passer en dix heures de la Méditerranée à l’Océan !
Dans la vie d'aujourd'hui, où l’on ne peut plus s'attarder, l'industrie s'est mise entre les humains et les choses et c'est à ce fait regrettable que nous devons, sans doute. l'esprit réaliste qui nous étreint et le despotique gouvernement des idées qui nous opprime.
Autrefois, la Samaritaine allait puiser l'eau nécessaire a son ménage au puits de Jacob — elle y fit d'ailleurs une rencontre d'un rare intérêt — ; aujourd'hui, Mesdames, vous vous contentez d'ouvrir un robinet et vous ignorez les lignes harmonieuses des puits rustiques.
Jadis, Ulysse mit vingt ans pour faire le voyage, aller et retour d'Ithaque à Troie, ce qui ne l'empêcha pas de retrouver au foyer sa vertueuse épouse, l'attendant patiemment en filant et en défilant. Aujourd'hui, Messieurs, vous faites le tour du monde en moins de 80 jours, sans être assuré qu'au retour vous reverrez votre femme avec des cheveux longs et vous n'êtes même pas heureux d'avoir fait un beau voyage.
N'est-ce pas encore a l'industrie que nous devons ces merveilleuses, mais bien sales mécaniques qui coupent, retournent et étalent au soleil, l'herbe odorante des prairies, en quelques tours de roues, alors qu'au temps de Mme de Sévigné, faner était la chose la plus délicieuse du monde.
Heureux temps, où l’on écoutait parler les animaux, ou l’on regardait s'ouvrir les fleurs et où il suffisait de la mauvaise humeur d'un Boileau pour croire aux embarras de Paris, alors qu'il n'existait pas encore ces produits de l'industrie appelés : tramways et taxis, et qu'on n'avait pas inventé les agents de police pour faire circuler.
On peut dire que certains hommes géniaux ont rendu les plus détestables services a l’humanité.
Si Beau de Rochas n'avait pas trouvé le cycle du moteur à explosion, nous connaîtrions l’agrément de voyager en diligence, a l'allure de vingt lieues par jour, au lieu des courses vertigineuses en auto, parmi des sites que notre oeil enregistre a la manière d'un Kodak réglé sur le centième de seconde. Ainsi nous ignorons les charmes du relais et nous ne rencontrons plus d'agréables Manon, assises sur un banc de pierre.
Si Claude Chappe n'avait pas créé le premier télégraphe électrique et Graham Bell réalisé la transmission de la voix par le téléphone, après un fonctionnaire français, toutefois, a qui ses chefs répondirent, lorsqu'il vint leur dévoiler son invention : « Occupez-vous donc de votre service et non de ces bêtises ». Si donc le téléphone n'avait pas été inventé, nous ne connaîtrions pas, comme aujourd'hui a chaque heure, le cours de la livre et du dollar, ni les agitations qui en découlent.
Et Jacquard, cet étonnant inventeur de la machine a tisser, de quelles opprobres ne devrions-nous pas le couvrir — je parle pour les Messieurs — car c'est a lui, sans doute, que nous devons de porter des faux-cols. N'est-ce pas, aussi, a son invention que l’on doit la débauche de lingerie ayant marqué le XIXe siècle ? Croiriez-vous, Mesdames, que l'Impératrice Joséphine possédait dans sa garde-robe 498 chemises? II est vrai, dit la chronique du temps, qu'elle en changeait trois fois par jour !
Quant a Gutenberg, qui n'a pas, comme on le croit généralement, inventé l'imprimerie, connue bien avant lui, mais en perfectionnant la presse et le matériel de I'imprimeur lui a donné un développement considérable, je voue sa glorieuse mémoire a la malédiction de tous ceux que les livres ont empêché de vivre dans la paix d'une belle ignorance.
Georges Lobin
Discours de réception à l’Académie des Sciences, Agriculture, Arts et Belle-Lettre d’Aix-en-Provence.
Discours prononcé le 15 décembre 1926

Je tombe sur votre site en essayant une recherche généalogique! comment DIABLE connaissez-vous le discours que mon grand-père, Georges Lobin, a fait à Aix en 1926????????????? et pourquoi y
figure-t-il?? Je dois dire que je suis sidérée et que je serais ravie d'avoir des éclaircissements à ce sujet!!!!!
Merci de votre réponse impatiemment attendue
Hélène Mayor
Rédigé par: Hélène Mayor | 17/01/2005 at 00:48
Je me suis délectée à la lecture du discours de mon grand-père...C'est très amusant. Merci de continuer à le faire vivre.
Rédigé par: Dominique Orlandini | 17/01/2005 at 13:22